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( 14 mars, 2017 )

Quand Christ-Falin Oralus veut donner du zèle à l’amour

Ti kris

Ti kris 

Plus d’un pourrait avoir l’idée, en un seul coup d’œil, qu’un titre comme « Du zèle à l’amour » est un projet  qui fait penser à la folie, à l’impensable. Mais, la curiosité humaine peut pousser même le plus intransigeant des bardeaux à suivre le projet de Christ falin. Ce livre me sert de prétexte pour parcourir l’univers poétique de Ti Christ.

Entre la simplicité de son écriture est la recherche de la vérité émotionnelle on peut amadouer l’intentionnalité de l’auteur Gonaïvien (même si c’est en quelque sorte une prétention).  La poésie comme sensibilité est à la fois  un porteur de message  (pour le lecteur) et moyen d’expression (pour l’écrivain). Si l’intention de l’auteur est difficile à cerner, le lecteur n’a pas trop de difficulté pour découvrir sur les mots mielleux de Christ-Falin les pas de sa relation intime avec l’amour. Un amour pluriel et pris dans sa diversité.

Ti-Kris inscrit son projet dans un jeu linguistique. Un élément important dans la constitution de la poésie. Avec des figures, des tournures, il construit une chaise d’une solidité remarquable pour assoir son intention. La comparaison, la répétition, la métaphore, l’oxymore, sont parmi les figures les plus utilisées par le poète dans son œuvre.  On peut lire par exemple à la page 35 de son livre :

 

Dis-moi dix mots

Pour élire la chaleur  de nos caresses

Dix mots pour mourir

Dix mots pour ensevelir

Dix mots pour renaitre

Dis-moi dix mots

Pour condenser l’érosion du feu de nos baisers.

 

Ou encore, on peut prendre cette partie pour illustrer son jeu linguistique :

 

Des soleils de minuit

Dans un verre de mercure

Des rayons nous tailladent

En mille pas d’obscurité.

Le poète est un jongleur de mots, Christ-Falin nous le prouve assez bien. Dans un fragment de son texte on peut lire «  Le plaisir de t’avoir, de te voir, et de te croire […] »

En plus de la langue comme matériau, le jeu poétique est très important  dans la poésie. On peut prendre en exemple la disposition et la catégorisation des vers ; le découpage des paragraphes et la musicalité qui en découle. On ne peut pas  procéder à une catégorisation classique des textes de Christ-Falin. Comme plus d’un, il se comporte comme un poète libre, il formalise ses textes comme bon lui semble.

À côté de cet élan poétique, il faut procéder au décodage de la parole de l’auteur.  Tous les textes tournent autour de l’amour comme épicentre.  Le poète part de l’imaginaire poétique pour frôler l’amour réel, l’amour vrai. L’amour comme partie intangible du corps humain se fait de plus en plus sentir.

« Donne-moi ton cœur

Sois le soutien-gorge de la cuisse de mes désirs »

 

Dans « Ma poupoune » l’auteur voit ses rêves coincés sous le nom de Nana, et considère ce dernier comme « le mur accordé »  de ses visions.

L’amour devient palpable, tangible, sous la plume de l’écrivain. Je doute de sa fidélité avec à travers ses textes. Tantôt il contemple celle qui est avec lui, tantôt il demande la main d’une autre, tantôt il est seul et obligé à aimer la nuit. Malgré sa foi chrétienne. Je ne veux pas parler d’incohérence, mais plutôt essayer de comprendre le caractère fortement imaginaire de l’intentionnalité de l’écrivain et la complexité de l’amour auquel il veut donner du zèle.

En aucun cas, on ne peut nier la présence de la quotidienneté dans l’œuvre d’Oralus. Il ne se met pas en dehors de sa vie de chaque jour. Cependant, son acharnement à créer des images, le plonge dans la pure fiction. Il est plongé dans ce que j’appelle le monde des renards. Je refuse de croire que c’est un style évasif, ni parler de l’exagération. En prenant par exemple :

 

« Penser à toi

Me faire voir la fleuristerie au Sahara

Contempler la fuite du désarroi

Et baiser le Detroit de Gibraltar »

le poète joue de la ruse. Il essaie de faire une image qui n’est pas nécessaire à la décoration poétique.

En dépit de la simplicité du texte, de la création des images forcées, le jeune Gonaïvien nous livre un travail assez intéressant. Il a mis l’amour dans la balance de son écriture pour mesurer cette réalité liée à notre existence quotidienne. Toutefois, il serait intéressant de voir/ faire une analyse plus profonde du niveau de poéticité du livre reste à faire.

 

Jean Verdin JEUDI, 12 mars 2017.

( 21 janvier, 2017 )

Christophe Colomb avait-il un permis de séjour ?

Yanick LahensAu coeur du débat sur la migration et l’identité, Yanick Lahens , par une procédé généalogique, comme pourrait dire M. Foucault, attire l’attention sur le rôle joué par la colonisation et les choix économiques imposés par les puissances impérialistes  dans la problématique migratoire. pour une meilleure compréhension des idées de l’écrivaine, je publie sur mon blog  cet arrticle publié le 18 janvier 2017 par le journal « la liberation« .

Par Yanick Lahens , Ecrivaine — 18 janvier 2017 à 18:36                      Libetation.fr

 

Qui pratique le déni n’a que faire de l’histoire et préfère le confort illusoire des faits amputés de leurs causes. Pourtant, l’incontournable question migratoire se retrouvera au cœur du débat électoral et des politiques qui seront mises en œuvre des deux côtés de l’Atlantique.

Un chansonnier haïtien, à l’humour décapant, a mis ces mots dans la bouche d’un immigré illégal poursuivi par un agent de police dans Manhattan. «Christophe Colomb détenait-il un permis de séjour ?» Je n’ai pas pu m’empêcher de fredonner cet air en pensant à l’acharnement d’un Donald Trump à vouloir dresser des murs pour freiner l’arrivée d’hommes et de femmes venus d’ailleurs. Cet acharnement me laisse aussi perplexe dans son déni de l’histoire que les déclarations il y a quelques semaines de François Fillon sur la colonisation assimilable, selon lui, à un échange culturel bienveillant. Mais qui pratique le déni n’a que faire de l’histoire et préfère le confort illusoire des faits amputés de leurs causes. Pourtant, l’incontournable question migratoire se retrouvera au cœur du débat électoral et des politiques qui seront mises en œuvre des deux côtés de l’Atlantique.

En me référant à cette île d’Haïti (ancienne Saint-Domingue) où je vis, beaucoup ont oublié visiblement le génocide des Indiens par l’Espagne, la mise en esclavage par la France de populations déplacées d’Afrique et qui s’est soldée par des millions de morts tant dans la déshumanisation violente de la traversée que dans celle des plantations. Saint-Domingue produisait, au milieu du XVIIIe siècle, autant de sucre que le Brésil, Cuba et la Jamaïque réunis en vue de l’enrichissement de sa métropole. C’est au prix de cet échange culturel que la bourgeoisie française de toute la côte Atlantique de Bordeaux à Nantes en passant par La Rochelle a pu asseoir son pouvoir économique à la veille de la Révolution française. La brutalité des luttes pour notre indépendance acquise en 1804 se situe en deçà de cette violence inouïe. Pourtant, pour échapper au blocus asphyxiant décidé par les puissances coloniales de l’époque, solidaires de la France, nous avons dû payer à l’ancienne métropole, de 1820 à 1944, un dédommagement aux planteurs.

Notre longueur d’avance, c’est d’être une matrice des relations Nord-Sud. Tout ce que les pays dits du Sud ont connu, nous l’avons éprouvé depuis les quelques années qui ont suivi notre indépendance, au début du XIXe siècle : exploitation éhontée des ressources, destruction des équilibres économiques, sociaux traditionnels ou empêchement d’en trouver de nouveaux, déclenchement de guerres meurtrières, ce toujours avec des complicités et des responsabilités locales.

Comment a-t-on pu s’imaginer pouvoir poser sur un si long laps de temps de tels actes chez d’autres sans qu’il n’en découle aucune conséquence ? La plus visible de ces conséquences est aujourd’hui l’arrivée aux frontières sud des Etats-Unis ou sur les côtes européennes d’hommes et de femmes qui fuient des territoires devenus invivables précisément à cause de ces politiques-là. Le riche continent européen compte 350 millions d’habitants, mais ses dirigeants se livrent à une bataille de quotas par peur que leurs populations ne vivent la venue de dizaines de milliers d’hommes et de femmes comme une invasion.

Ce sont les mêmes politiques qui à l’interne ont laissé sur le bord de la route des pans entiers de populations françaises, blanches et non blanches. Mais au lieu de repenser le système qui nourrit ces inégalités, beaucoup préfèrent ranimer le discours nationaliste et identitaire en désignant un bouc émissaire en la personne de l’étranger qui partage le même espace de ghetto urbain que ces populations délaissées. Cet étranger, par amalgame et glissement fantasmatique, a fini par désigner celui qui n’est pas phénotypiquement blanc. «Comme solution à un système qui les avale, les victimes sont appelées ainsi à se manger entre elles» dans des dérives identitaires mortifères.

Mais loin de moi l’idée que cette peur ne serait que celle de «petites gens». Des intellectuels, que l’on croyait debout droit dans leur être, se trouvent soudain déstabilisés par deux épouvantes : «Que va devenir l’homme blanc qui entend gouverner le monde ?» «Quel avenir pour les Lumières ?». Cette idée de vouloir vivre une identité immuable, éternelle et sans mélange, au nom d’une supériorité est un leurre scientifique et historique. Comme l’est celle de croire que les civilisations ont évolué en vase clos, sans influences extérieures. L’illusion de la pureté est non seulement erronée, mais elle est dangereuse, car pureté et épuration se ressemblent beaucoup.

Faut-il rappeler que l’extraordinaire avancée des Lumières ne s’est pas faite sans part d’ombre. Elles n’ont pu, entre autres, ni humaniser le Noir ni considérer pendant très longtemps ces lieux où il vit comme des territoires à part entière. J’en veux pour preuve ces deux révolutions, filles des Lumières : la révolution américaine et la Révolution française. La première n’a pas su régler la question de l’esclavage, la seconde celle des colonies. Il a fallu la révolution de Saint-Domingue pour que la question de l’égalité soit posée dans son principe radical.

Aujourd’hui, des théoriciens d’ailleurs, c’est-à-dire hors des centres définis par les Lumières, réfléchissent à des propositions d’universalisme qui secouent les idées du Même et de l’Autre. Et, curieusement, ce sont les penseurs les moins médiatisés en France, qui ne se vivent pas sur le piédestal de l’homme blanc, qui sont sensibles à ces inévitables mutations.

Et la gauche dans tout cela ? Eh bien, elle avance en ordre dispersé. Elle a oublié de lutter pour l’amélioration des conditions matérielles de la vie de ceux que le système a exclus. Elle a oublié qu’il y a des Sud dans le Nord, des tiers mondes dans le Premier Monde.

Dans ce nouveau cycle historique qui s’ouvre, force est de constater que la mondialisation n’a pas apporté les fruits escomptés. On nous avait promis une route bucolique où tous fraterniseraient vers des lendemains heureux. Mais nous voilà poussés sur un sentier d’identités exacerbées, cahoteux, escarpé, dangereux et qui, si nous n’y prenons pas garde, ressemblera à s’y méprendre à un chemin d’Apocalypse.

La question de la migration devrait occuper une place centrale dans le débat électoral. Parce qu’elle oblige d’une part à revenir à des fondamentaux et, de l’autre, à être inventif et courageux pour changer de cap. Qui osera l’espérance du futur ?

 

Yanick Lahens Ecrivaine

 

( 14 janvier, 2017 )

26 auteurs veulent nourrir la vie avec des mots

Des mots pour nourrir la vie

Le groupe littéraire « Des fleurs et des Poèmes » vient de terminer son premier projet collectif en publiant un recueil de poème avec la participation de 26 auteurs venant des horizons divers du pays. Avec des mots simples- passant par des poèmes- ces auteurs ont traduit, la complexité du réel quotidien. On peut lire dans les poèmes le désenchantement face aux fléaux du monde, le poids du colonialisme sur les anciens pays colonisés notamment Haïti et le rejet total de la prétention universalisante des puissances impérialistes. Des extraits de certains poèmes peuvent nous en servir d’exemples :

Je porte dans ma tête

Les gammes de la vie

Au rythme de nos coeurs

Balançant sur des tapis de nuages

Et pour combler de plaisir

Les vestiges de mon passé

 

Bruno Emile

 

Il n’y a plus de mer

Dans les côtes des frontières

Pour noyer mes larmes

Son image bleuâtre de femme caraïbe

Se perd dans l’écrin de la terre

Où brûle mon âme de poète dénudé

 

Toli

 

Ô sur la pente creuse de ton regard muet

Tes fils traversent tous le vent de l’atlantique  

Dans ce chemin ou nul n’en revienne,

Trappé par les sous-marins dans ce sombre périple   

Ils font ainsi le délice des requins.

 

Eland Guerrier

 Dans certains textes, on a l’impression que la ballade romantique entre l’amour comme passion et sentiment,  et l’amour comme raison de vivre, raison d’exister se chemine dans un sentier rocailleux où l’autre n’est non seulement un être désiré ou apprécié mais une partie de soi. En ce sens, les poètes évitent la critique de Pierre Bourdieu, critiquant les hommes du fait qu’ils vivent quotidiennement dans des relations amoureuses à lorsqu’ils en parlent peu. Dans «  Des mots pour nourrir la vie », nous pouvons tirer une sociologie de l’amour en Haïti : Le charme et la docilité des courtisans, le dorlotement de l’être aimé ; la nostalgie ou le regret d’un amour perdu ; l’utilisation de toutes les parties du corps  comme outil de la sexualité ; le rôle du rêve et des utopies dans la construction des relations. Nous pouvons prendre encore quelques extraits du livre  comme illustration :

 

Je déplie mon cœur

Tel un parachute

Et je vous laisse y entrer

 

JJJJRolph

 

Depi jou m kontre w la

zago rèv mwen anfle

vye lide m yo dekale

M pran nan poud lanmou w

 

Diamant Noir

 

 

Et voilà comme il pleut

Sans pluie

Sans eau

Avec l’odeur de ta peau

Anna

 

Chaque vers du livre s’incruste dans le vécu quotidien des auteurs et/ou de leurs proches. Si le poète utilise le champ imaginaire pour faire cadencer la poésie, c’est pour donner forme aux réels qui se présentent devant lui. Les participants à ce projet ont trouvé la véritable formule pour traduire  la matérialité de l’existence à travers des mots et des phrases. Ils maitrisent assez bien ce qu’écrire veut dire. La maîtrise d’une littérature qui se veut autonome. Nationale et identitaire. Tous les thèmes sont abordés dans cet ouvrage bilingue, qui démontre aussi toute la puissance de notre langue nationale, le créole. Notre identité. Notre «Nou» collectif. Une puissance linguistique que l’on peut constater à travers ces vers:

Mwen se yon

gwo gout dlo

nan je lavi

mwen prèske tonbe

tanpri cheri

pase pa anba

atrap mwen

ak kè w

pou van pa

seche m

 

Lee

 

M pa konn kilès

Ki banm batistè

Souf mwen se kout zegwi

ki fè bobo lavi ak lanmò.

 

TS

Il faut surtout souligner que ce livre est réalisé par un ensemble de jeunes, qui pour la plupart ne se connaissent pas en face. Ils se sont rencontrés sur les réseaux sociaux (Facebook, Whatsap), et  arrivent à construire une communauté virtuelle pour mieux vivre ce qu’ils ont en commun : L’écriture.

Nous pouvons résumer le livre à un porteur de message ( Pour John, À Mlle Delyju), un exutoire conduisant la voix des auteurs vers le silence des lecteurs. Si certains des participants ont déjà publié des œuvres individuels, la majorité d’entre eux sont seulement des jeunes qui sont animés par la passion d’aller  se baigner dans la vague littéraire, mais qui cherche une voix pour y arriver. Le coté le plus appétissant du recueil « des mots pour nourrir la vie », vous le découvrirez en entrant dans un échange direct avec le livre en main.

 

 

Jean Verdin JEUDI (Toli), 13 janvier 2017.

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