( 19 mars, 2014 )

Vers une nouvelle approche des sciences administratives en Haïti

Le développement scientifique est au cœur du paradigme de la modernité. Il devient de plus en plus indispensable pour se maintenir dans l’ère de la mondialisation. C’est pourquoi, l’enseignement supérieur tient une place sans précédent dans la gouvernementalité[1] néolibérale, tenant compte de la place qu’elle accorde aux intellectuels. Ainsi, la notion du capital humain prend tout son sens dans la réalité capitaliste actuelle, et dans le contexte de la bureaucratie  moderne (Weber, 1971). Le savoir – l’éducation- devient donc au service du capital.

L’écart  entre les pays dits développés et ceux dits sous-développés est aussi considérable dans le domaine scientifique. De nos jours, le développement socio-économique d’un pays ne peut-être pensé sans le développement de la connaissance, donc sans l’enseignement supérieur. Haïti est un exemple type pour montrer la relation entre le niveau socio-économique et le développement scientifique.

Poser la problématique de la science en Haïti, c’est poser la problématique de l’éducation, notamment de l’enseignement supérieur. Les études et réflexions sur l’enseignement supérieur en Haïti, notamment sur l’université ont fait couler beaucoup d’encre. L’étudiant est souvent perçu comme un technicien formé pour intégrer sa place dans le marché ; l’éducation n’est plus la production du savoir pour le développement ontologique de l’homme, mais pour répondre à la vision mercadologique. Tout le dispositif de l’enseignement forme  l’étudiant haïtien à respecter l’assistance sociale privée, le principe de la sous-traitance industrielle sous-peine d’être exclu du marché ; L’étudiant, est formé pour s’intégrer dans la bureaucratie.

L’enseignement des sciences administratives n’est pas exempt de Cette situation, s’il n’est pas pire. Faire une analyse générale sur l’enseignement des sciences administratives en Haïti qui met en exergue l’histoire et le développement de ces disciplines serait intéressante. Cependant, nous ne pouvons pas dans ces lignes réaliser un travail d’une telle envergure. Mais,  si on prend l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) comme un cas, notamment avec sa faculté des sciences administratives – l’institution nationale d’administration de gestion et des hautes études internationales (INAGHEI)- elle peut nous donner des pistes pour comprendre la dynamique de l’enseignement des sciences administratives dans le pays.

 

L’INAGHEI, fils légitime  de la pensée néolibérale

L’institut national d’administration de gestion et des hautes études internationales est né au cœur de la dictature de Duvalier. C’est l’extension d’une école de relation internationale qui était fondée pour former des cadres pour la diplomatie haïtienne, et à un certain moment, un programme de formation continue dans le domaine des sciences administratives y a été institué dans  le but de trouver et de perfectionner des cadres pour l’administration publique. Enfin, vient l’institut des sciences administratives et de relations internationales avec l’insertion des disciplines des sciences administratives (sciences comptables, administration publique, science de la gestion).

L’extension de cette école est-elle inscrite dans la bonne volonté de l’Etat de mieux répondre aux intérêts de la population ? C’est difficile de le croire. Selon le professeur Alain Gilles[2], l’idée de l’INAGHEI est inscrite dans la logique de la pensée néolibérale. L’université a joué un rôle important dans l’élaboration et l’expansion de la politique néolibérale. C’est au cœur des universités occidentales, notamment des USA, que la pensée néolibérale a été élaborée. C’est elle qui fabrique des esprits et des experts pour les besoins du néolibéralisme. L’Amérique Latine est un bon laboratoire pour comprendre le rôle de l’université dans la mise en place des politiques néolibérales dans le tiers-monde. Il faut avoir des bons missionnaires pour accompagner les institutions supranationales –les institutions de Breton Woods.  C’est dans L’émergence du néolibéralisme vers les décennies  1970 qu’on doit situer la logique de la création de l’INAGHEI.

Il y a lieu de se demander si le fils a suivi fidèlement la voie tracée par ses concepteurs ? Pourquoi le gouvernement, en collaboration avec les institutions supranationales a mis sur pied –à quelques pas de l’INAGHEI- une nouvelle école d’administration pendant qu’INAGHEI comme beaucoup d’autres facultés de l’UEH est traité en parent pauvre par les dirigeants du pays ? Ces  interrogations peuvent faire l’objet de nombreuses recherches.

L’enseignement des sciences administratives à l’INAGHEI : le processus de formation de l’étudiant comme  actif

La philosophie de l’enseignement doit être recherchée dans le cursus des facultés. Les cours, les méthodes et les thématiques abordés définissent l’orientation qu’on veut donner aux apprenants. A l’INAGHEI, un bref regard sur les cours dispensés permet de voir qu’on prépare l’étudiant pour mieux servir les institutions, mieux maitriser ses tâches dans les entreprises. Ainsi, il doit œuvrer à la performance des entreprises/institutions. Comment attirer plus de clients ? Par quelle politique on augmente les profits de l’entreprise ? Comment diminuer les risques ? Comment gérer les personnels pour mieux les exploiter ? Autant de question mécanique que les cours permettent de répondre à la fin du cycle d’étude.

Les étudiants trouvent ces réponses dans l’application de certaines formules toutes faites (parfois incomprises) ; réalisation de petits devoirs ; parcoeurisation des bouts de phrases des professeurs. La recherche, la réflexion critique ne sont pas prioritaires pour un INAGHEIen. Ce dernier, lui pense à l’intérieur d’une entreprise, il travaille à être plus performant sur le marché du travail – si marché du travail existe en Haïti  avec un niveau de chômage supérieur à 70% ; Il se considère comme une bonne pièce importante pour le fonctionnement de l’entreprise ; il cherche à mieux impressionner son patron. L’INAGHEI prépare donc des concurrents potentiels face à l’armée de chômeur exclu du marché.

Cependant, l’étudiant ne questionne jamais le fait que c’est toujours un petit groupe qui détient le monopole des institutions du pays ; pourquoi on a toujours un chef alors qu’on parle de liberté dans les entreprises. La dynamique d’enseignement des sciences administratives à l’INAGHEI ne permet pas de comprendre le mécanisme d’exclusion du marché ; pourquoi les gens qui travaillent manifestent, parfois plus violents que ceux qui se trouvent dans le chômage, qui frappent à la porte des entreprises. Ainsi, l’enseignement ne permet pas de penser, de réfléchir sur  les institutions, mais plutôt de penser, réfléchir à l’intérieur des institutions. L’apprenant se considère plutôt comme actif de l’entreprise.

Une nouvelle approche des sciences administratives en Haïti

Tenant compte du rôle joué par les institutions dans le fonctionnement d’une société, on ne peut approcher la réalité sociétale sans regarder les institutions. En ce sens, la réflexion sur la dynamique institutionnelle doit occuper une place fondamentale dans la réflexion sur la réalité sociétale haïtienne.

L’enseignement des  sciences administratives doit pousser les apprenants à voir les institutions – entreprises- comme construction humaine et non comme une donnée naturelle et parfaite. Les entreprises doivent être analysées à travers la dynamique globale de la société, dans leurs spécificités, leurs universalités et leurs contradictions.

Ainsi, il faut une révision des cursus, des techniques et méthodes d’enseignement. La réflexion et les recherches doivent être stimulées afin de mieux aborder la dynamique institutionnelle du pays, un véritable vecteur de circulation des pensées marginalisantes.

 

 

Enfin, GREDES vient

INAGHEI (comme les autres institutions d’enseignement des sciences administratives) forme des gens pour rendre plus efficace les entreprises et institutions. Mais des gens de plus en plus aliénants, des robots. Ce qui épistémologiquement pose le problème de l’enseignement de ces disciplines en Haïti. Cette considération place l’homme à l’intérieur des entreprises et détourne l’idée sur le fait que les entreprises sont des constructions des acteurs ayant des intérêts particuliers et contradictoires.

Tenant compte du caractère aliénant de l’enseignement des sciences administratives en Haïti, la recherche d’une véritable liberté humaine doit mettre en question l’administration des institutions – entreprises- qui servent comme des structures de reproduction de l’ordre inégalitaire de la société.

C’est dans cette perspective que le groupe de recherche et de débat en sciences administratives (GREDES) s’est forgé une place dans l’espace universitaire haïtien. C’est en raison de la situation difficile et alarmante dans laquelle est plongé l’INAGHEI ces derniers mois et la nécessité d’une nouvelle approche des sciences administratives en Haïti, qu’un groupe d’étudiants du dit institut se voit dans l’obligation de stimuler la pratique de débat en vue d’une compréhension et d’une réflexion sur les problèmes de cette entité en rapport avec l’administration privée et publique du pays.

GREDES se lance vers une nouvelle approche des sciences administratives en Haïti, par le biais notamment des recherches et des débats tant qu’au niveau épistémologique, qu’en ce qui concerne l’orientation de l’enseignement de ces disciplines.

 

 

Pour la commission politique :

 

                                                   Réginald GEDEON

                                                   Claudy MERILUS

                                                   Daniel Junior THELOT

      Jean Verdin JEUDI

8 mars 2014


[1] Par gouvernementalité Foucault entend  l’ensemble constitué par les institutions, les procédures, les analyses et les réflexions, les calculs et les tactiques  de gouverner ; par quoi des conduites sont orientées, canalisées, avec la collaboration pratique du sujet, que celle-ci soit consciente ou inconsciente. Laurent Jean-Pierre, Michel Foucault : sociologue ? In Sociologie et sociétés, vol. xxxviii, no 2, automne 2006

 

[2] A. GILLES a fait ressortir cette idée dans le texte mouvement populaire et développement politique, in HECTOR Cary et  HERARD Jadotte, Haïti et l’après Duvalier, HENRY DESCHAMPS, P.AU.P, 1991.

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